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Le développement des services publics peut-il nous sauver de la crise? – L’Humanité

Tribune de Jean-Marie Harribey, Bernadette Groison et Baptiste Talbot parue dans l’Humanité le 4 Novembre 2014

La dépense publique, un handicap pour l’entreprise ? Par Jean-Marie Harribey Professeur 
à l’université Montesquieu (Bordeaux), coprésident 
des Économistes atterrés, Bernadette Groison Secrétaire générale 
de la FSU et Baptiste Talbot Secrétaire général de la fédération CGT des services publics

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Jean-Marie Harribey Professeur 
à l’université Montesquieu (Bordeaux), coprésident 
des Économistes atterrés : « Le travail productif dans 
les services non marchands « 

Auteur de la Richesse, la Valeur et l’Inestimable, 
Éditions LLL, 2013. 530 pages, 28 euros.
La crise que le capitalisme inflige aux sociétés est l’aboutissement d’une fuite en avant financière des classes dominantes pour tenter de surmonter la difficulté de créer et réaliser de la valeur, née d’une part de la dégradation de la condition salariale, et d’autre part des limites de la planète. Ces deux contraintes ruinent la rentabilité du capital et le rêve de l’accumulation infinie, que la démesure financière ne peut pas compenser à long terme.
Les politiques d’austérité marquent la détermination de la bourgeoisie financière, des gouvernements et des institutions internationales à profiter du désastre social et de la faiblesse des mouvements sociaux pour élargir encore davantage la sphère de la marchandise : services publics « ouverts à la concurrence », c’est-à-dire privatisés ; droit du travail « modernisé », c’est-à-dire amoindri ; inflation « maîtrisée », c’est-à-dire salaires en recul par rapport à la productivité ; courbe du chômage « inversée », c’est-à-dire repartie à la hausse ; nature « prise en compte », c’est-à-dire confiée au marché des droits à polluer.
L’argument essentiel justifiant ce démantèlement général de l’espace public, collectif ou commun est que celui-ci serait un handicap pour les entreprises privées, considérées comme seules productives, et donc pour l’économie en général. Cet argument est faux de bout en bout. Les travailleurs employés dans les services non marchands (éducation et santé publiques, services municipaux…) sont productifs non seulement de richesse très utile à la société mais aussi de valeur économique, mesurée monétairement bien qu’elle soit non marchande. Le tourment du capital est que des ressources humaines et matérielles ne soient plus disponibles pour sa propre valorisation. Et ses idéologues clament que la sphère privée ne peut pas supporter la charge des dépenses publiques et sociales, occultant le fait que lesdits prélèvements obligatoires sont effectués sur un PIB déjà augmenté du fruit de l’activité non marchande. L’impôt est le prix des services non marchands acquitté collectivement, par contraste avec le prix des marchandises payé individuellement. Le tourment du capital devient cauchemar : par le biais de la socialisation de ce paiement collectif intervient une certaine redistribution des revenus, timide certes mais réelle.
La vacuité du discours libéral est sidérale : les économistes inféodés à la logique capitaliste ignorent la distinction entre le financement monétaire ex ante de l’activité et son paiement ex post. Si les entreprises privées anticipent des débouchés, elles investissent et embauchent (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui) et doivent trouver pour cela un financement, les acheteurs payant ensuite les marchandises produites. La collectivité anticipe l’existence de besoins sociaux, et donc investit et embauche, les contribuables payant collectivement après coup les services rendus. Le problème né de l’application des politiques néolibérales en Europe est que le financement préalable de l’activité non marchande a été interdit : État et collectivités territoriales n’ont plus accès à la création monétaire directe et doivent se tourner vers les marchés financiers. Les libéraux craignent l’inflation, alors que d’immenses besoins existent pour assurer une transition sociale et écologique avec un nouveau type de richesse : des services non marchands et des investissements soutenables pour endiguer la machine capitaliste. Le XXe siècle n’a pas réussi à résoudre la question sociale, le XXIe ne résoudra pas plus la question écologique si les deux ne sont pas liées, sans que l’une ne subordonne l’autre.
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Bernadette Groison Secrétaire générale 
de la FSU : « Une chance pour l’avenir 
des jeunes générations » 
Avant de répondre, peut-être conviendrait-il de caractériser cette crise. Désigner la dépense publique parmi les causes de la crise relève de l’amnésie. On a trop vite oublié qu’en 2008, ce sont les outrances de la financiarisation de l’économie qui ont déclenché une dépression économique et sociale sans précédent depuis 1929. Le système financier, sauvé par les États, s’est ensuite retourné contre eux en les sommant de réduire leurs dépenses. Le souvenir de ce tour de passe-passe est nécessaire pour examiner l’utilité supposée des politiques d’austérité qui sont autant de sacrifices demandés aux salariés, aux retraités et aux agents de la fonction publique.
En 2008, tous les observateurs ont souligné que si l’impact social de la crise avait été moins fort en France que dans d’autres pays européens, c’est parce que nous avions des services publics développés. La fonction publique et les services publics agissent pour l’intérêt général. Dire qu’il vaut mieux aider financièrement les entreprises et réduire pour cela les moyens de l’action publique, cela revient à penser que l’investissement au profit d’intérêts privés suffirait à construire une société cohérente et créatrice de richesses pour tous. Or, le marché ne crée pas de lui-même cette redistribution, il ne se suffit pas non plus pour produire ces richesses. Nombre d’entreprises ne réinvestissent pas leurs bénéfices et n’emploient pas davantage.
Par ailleurs, lorsqu’il y a cinq millions de chômeurs, réduire le nombre de salariés des services publics est un non-sens. À la fois parce qu’ajouter du chômage au chômage ne résoudrait rien, mais aussi parce que tous ces salariés sont autant d’acteurs économiques et de consommateurs qui contribuent au fonctionnement de la machine productive.
D’autre part, les services publics et la fonction publique sont des outils essentiels pour les entreprises. Comment pourraient-elles recruter des salariés formés sans investissement dans le système éducatif ? Comment assurer leur transport sans réseaux de transport collectif efficaces ou un réseau routier entretenu ? La formation des jeunes, le développement de la recherche sont-ils autre chose que des investissements ? Tout comme la mise en œuvre de plans de prévention sanitaire ou l’amélioration de la collecte de l’impôt et la lutte contre la fraude fiscale. Cela implique des investissements matériels et humains. À quoi servirait un équipement de pointe sans les personnels formés pour le faire fonctionner ? Par ailleurs, l’État et les collectivités locales, avec la commande publique, permettent à de nombreuses entreprises de garantir leur fonctionnement et l’emploi de leurs salariés.
La crise que nous traversons suppose que les services publics soient pensés et conçus comme les fers de lance d’un nouveau mode de développement socialement et écologiquement responsable. Alors que des défis restent à relever (élévation du niveau de qualification, réussite de tous les élèves, mutation énergétique, révolution technologique, mutations industrielles et agricoles, transition écologique…) et que les évolutions démographiques de notre société entraînent de nouveaux besoins (croissance démographique, meilleure espérance de vie, vieillissement…), les services publics doivent jouer tout leur rôle dans la relance de l’activité du pays, l’anticipation des mutations à venir et dans le respect des principes d’égalité, de neutralité, d’équité et de solidarité.
Les services publics restent une idée moderne capable de répondre aux défis du XXIe siècle, sans laquelle il n’y a pas de société commune possible. C’est possible par un partage juste des richesses et donc la mise en œuvre d’une réelle réforme fiscale. C’est un engagement politique nécessaire pour une société du progrès pour tous.
Les services publics sont un investissement que fait la société, une chance pour l’avenir des jeunes générations.
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Baptiste Talbot Secrétaire général de la fédération CGT des services publics : « Pour vivre aujourd’hui 
et construire demain »
Des services publics forts sont un puissant facteur de cohésion sociale et de développement économique. La situation de nos concitoyens s’est certes dégradée depuis de trop nombreuses années mais le contraste n’en reste pas moins important entre la situation de la France et celles des pays dans lesquels le marché a, davantage que dans le nôtre, accru son emprise sur la société. Ainsi, en Grande-Bretagne, après les destructions massives d’emplois publics et la vague de privatisations menée par Thatcher et ses successeurs, on constate une explosion de la pauvreté, une baisse des salaires réels et un taux d’incarcération parmi les plus élevés dans les pays riches. De même en Allemagne, sous l’effet des politiques austéritaires, un habitant sur six vit sous le seuil de pauvreté.
En France, compte tenu du rôle de la puissance publique en matière d’infrastructures et de l’importance de la commande publique, les coupes opérées depuis plus de dix ans dans les budgets publics ont participé à la mise en panne de l’économie. Elles ont aussi largement contribué à la dégradation de la situation salariale et donc à l’affaiblissement de la consommation. Ce cercle vicieux de l’austérité doit être rompu, exigence qui sera au cœur de la journée d’action citoyenne du 15 novembre.
Non seulement la dépense publique n’est pas l’ennemie du développement mais elle en est une condition : en 2011, en France, les recettes publiques représentaient 50,8 % du PIB et la croissance s’est établie à 1,7 %. La même année en Suède, les recettes publiques étaient à 53 % du PIB et la croissance était de 4,2 %. Au Danemark, de 2000 à 2010, les recettes publiques n’ont jamais été inférieures à 55 % du PIB et la moyenne de la croissance annuelle a été de 3,8 %, contre 1,8 % en France.
Le dynamisme démographique est un autre motif justifiant la reconquête des missions publiques et leur extension. Les besoins de services publics sont importants et le seront de plus en plus. Qui peut dire qu’il y a trop de personnels dans les hôpitaux, trop de crèches publiques, trop de logements sociaux ? La question est de savoir si oui ou non la puissance publique et la population maîtriseront les outils de réponse à ces besoins. La CGT répond évidemment positivement à cette question et elle est donc déterminée à affronter les tenants du marché et du renoncement démocratique.
Au motif de la résolution de la crise, le capital et ses relais politiques mènent une offensive féroce contre les droits sociaux, les garanties collectives et les conquêtes démocratiques. Les services publics, la fonction publique, constituent de puissants vecteurs de résistance à cette offensive. Des pans importants de notre société échappent à la logique marchande. Le statut de la fonction publique joue à cet égard un rôle fondamental en termes de garanties, pour les citoyens usagers et les personnels.
Des services publics forts, qui se développent, qui continuent de démontrer leur utilité sociale et économique, concourent à notre ambition de transformation sociale. Ils sont la preuve vivante que la loi du marché et des plus riches n’est pas une fatalité à laquelle l’humanité serait condamnée. Ainsi, au travers de la question du devenir des services publics, de la fonction publique et des missions publiques, c’est aussi la perspective du nécessaire dépassement du système capitaliste que nous posons. Les crises successives, les ravages qu’elles produisent sont constitutifs du capitalisme. Sa mise à bas est une étape indispensable pour sortir durablement d’une crise qui est en fait la norme.